Récit d’une enfance malaisienne.

Selayang, banlieue de Kuala Lumpur, 1988.

A plus de dix-mille kilomètres de Paris, Vigneswaran travaille dans l’administratif d’un bureau d’avocat. Son épouse, Shantha Kumari, banquière, donne naissance le 3 août à leur première fille, Sashina. La première d’une longue série. Huit années plus tard, Teshana, Nivashia, Temisha et Tisha auront fait de Sashina l’aînée d’une fratrie de cinq filles. « Je suis très proche de mes sœurs, raconte Sashina. On faisait tout ensemble, on était dans la même école, on partageait tout, même nos habits ». Toute la famille est très unie, échange beaucoup, se rend ensemble au Temple le samedi et se balade au parc le dimanche. Vigneswaran et sa famille sont hindouistes, une minorité en Malaisie dans un pays principalement musulman. Sashina, ou plutôt Sash comme nombreux la surnomment, est une fille des plus sages. « Je ne faisais jamais de bêtise, quelqu’un de sérieuse et de très calme, mais avec beaucoup d’énergie. J’aimais beaucoup le sport ».

Soucieux d’inculquer une éducation et un équilibre exemplaires à leurs filles, Vigneswaran et Shantha retrouvent dans le badminton, sport national en Malaisie, toutes leurs valeurs. Sashina a huit ans lorsqu’elle rentre au club de Golden Eagle. « ça m’a tout de suite plu, je jouais au badminton tout le temps, dès que j’avais un peu de temps libre. Quand j’étais chez moi, je mettais une table au milieu du salon et je faisais un petit match avec Teshana ». Il faut dire que le badminton est déjà bien ancré dans la famille, le papa y joue plusieurs fois par semaine. Très vite, l’évidence saute aux yeux, Sashina et Teshana, les deux plus grandes, ont un talent particulier. « Mes parents savaient que j’avais du potentiel, confirme Sash, du talent peut-être. Le talent c’est une chose, mais je suis quelqu’un qui travaille beaucoup aussi ».

En Malaisie, le badminton est contrôlé par les bouddhistes, réputés pour être ceux qui travaillent le plus et qui veulent percer. Si nous, étrangers, voyons les habitants de Malaisie comme des malaisiens, eux font une différence. « Nous nous différencions par la couleur de peau. C’est un chinois (bouddhiste). C’est un indien (hindou). On est peut-être un pays très uni, mais il y a quand même beaucoup de racisme ». Vigneswaran ne voulait donc pas que Sashina intègre les équipes nationales malaisiennes, conscient que le traitement qui lui serait réservé ne serait pas des plus justes. « Même si j’étais la meilleure dans ma catégorie d’âge, je n’aurais jamais pu percer. Ils auraient fait en sorte que je ne sois pas la numéro une, ils auraient préféré que ce soit une bouddhiste. On parle tous malais et anglais dans le pays, mais souvent les bouddhistes parlent chinois, et notamment les entraineurs nationaux. Il y a déjà une barrière de la langue dans le pays même ».

"Elle avait le rêve de devenir numéro une"

par Vigneswaran

Autre point de divergence et d’importance, la scolarité de la fratrie. Les malaisiens qui décident de s’impliquer pleinement dans le badminton et de rentrer dans des centres d’entrainements nationaux mettent en grande partie leurs études de côté. Inconcevable pour les parents de Sashina, et pour elle-même. « Le badminton a une place très importante par rapport aux études, et c’est souvent l’erreur que font les gens en Asie. La seule manière de percer, c’est d’être un champion, sauf qu’il n’y en a pas dix-mille. Souvent les gens se retrouvent sans rien après une blessure ou au bout de dix ans, ils deviennent entraineurs, ça ne me passionne pas plus que ça et mes parents ne voulaient pas que cela nous arrive ». Sash garde donc son train-train quotidien et sa vie d’adolescente. Ecole le matin, entrainement l’après-midi, repas en famille, devoirs et au lit.

En 2000, Sashina Vignes Waran (puisqu’en Malaisie les enfants prennent comme nom de famille le prénom du père) devient championne de Malaisie des moins de douze ans. Cet été là, Vigneswaran et son épouse décident d’emmener leurs filles en tournoi en Europe. « Dès notre plus jeune âge, mon père nous disait que la plus belle chose au monde était l’Europe, et que l’avenir était là-bas. Nous sommes venus en tournoi à Rouen. Il y avait aussi Teshana, Nivashia, et mes deux cousins. On a tout gagné. C’est à ce moment là que mes parents se sont dit : pourquoi pas la France ? ». Leurs filles ne pouvant réussir et s’épanouir pleinement en pratiquant le badminton en Malaisie, l’idée d’envoyer les deux plus grandes en Europe devient évidente.

"La plupart poursuivent leurs études"

par Vigneswaran

Trois ans plus tard, Sébastien, un français rencontré par la famille lors de leur passage à Rouen, débarque en stage badminton en Malaisie avec trois amis, dont Julien Fuchs, entraineur/joueur à l’ASPTT Strasbourg. Lorsque Vigneswaran rencontre le strasbourgeois, il tente sa chance et lui parle de la situation de ses filles en Malaisie. « Pour moi c’était impossible, elles étaient beaucoup trop jeunes, confie Julien. Ils donnaient l’impression d’une famille très soudée, et je me demandais comment un père pouvait envoyer ses filles à l’autre bout du monde. Lui m’expliquait juste qu’il voulait qu’elles deviennent les plus heureuses possible ». A son retour en France, Julien se renseigne quand même sur les possibilités d’accueil pour Sashina et Teshana. « Au niveau de Strasbourg, ce n’était pas si compliqué que ça. Il y avait le CREPS (Centre de Ressources, d’Expertise et de Performance Sportives) pour les héberger, et une école pour les mineurs étrangers pour apprendre le français. On en a parlé au niveau du club, et on a dit : c’est parti… ».

"C'était une grande décision"

par Vigneswaran

Nous sommes en septembre 2003. Les démarches administratives se mettent en place, les deux aînées poseront bientôt leurs valises de l’autre côté de l’océan, des océans. Un choix qui, à quinze ans (Teshana) et seize ans (Sashina), n’est pas facile à faire. « J’avais peur bien sûr parce que je partais un peu dans l’inconnu. Mais nous étions très curieuses avec Teshana, rien que la neige pour nous c’était un rêve. Quand on te donne cette chance là… On a grandi dans une famille modeste, un appartement dans une résidence, trois chambres pour sept, ce n’est quand même pas la même vie ».

"Nous voulions quelquechose de très positif"

par Shantha Kumari

Le 11 octobre 2004, Sashina et Teshana Vignes Waran voient leur rêve devenir réalité et le commencement d’une nouvelle vie. Une nouvelle vie pour Julien Fuchs également, désormais entraineur, mais surtout tuteur légal des deux adolescentes. Un choix que, douze ans plus tard, Sashina ne regrette pas. « Même dans mes rêves, je n’aurais jamais imaginé avoir cette vie là aujourd’hui ! ».

"Nous n'avons absolument aucun regret"

par Vigneswaran

Manuel ABSOLU

« Very Bad Luck« , la -nouvelle- vie de Sashina, à l’autre bout du monde.

Douze années, douze photos.